
Leader avec 600 milles d’avance il y a une semaine, le Class40 Crédit Mutuel compte encore une avance significative sur son principal rival, Belgium Ocean Racing – Curium, à une dizaine de jours de l’arrivée de cette 5e étape de la Globe40, jugée à Recife, située à 2000 milles. Les deux bateaux ne naviguant pas dans le même système météo, la stratégie est au cœur de la bataille qui se joue actuellement.
Il y a une semaine, le Class40 Crédit Mutuel comptait plus de 600 milles d’avance sur le leader du classement général de la 2e édition de la Globe40, Belgium Ocean Racing – Curium. Un avantage acquis notamment après l’escale de deux jours qu’avaient dû s’imposer Jonas Gerckens et Corentin Douguet pour réparer deux avaries sérieuses. Pas nés de la dernière régate, Ian Lipinski et Antoine Carpentier savaient que cet avantage ne durerait pas, en tout cas pas dans ces proportions. D’abord, parce que, tandis que le duo du Crédit Mutuel contournait le cap Horn, leurs principaux concurrents étaient de retour sur l’eau, portés par les vents forts de l’océan Pacifique et, naturellement, l’écart allait s’amenuiser. Ensuite parce que Ian Lipinski et Antoine Carpentier arpentent leur chemin de croix depuis le contournement du cap Horn quand la concurrence mord avec voracité dans une bien belle tranche de pain blanc.
Face au vent, tantôt dans les airs ténus de systèmes anticycloniques, tantôt dans des vents un peu plus soutenus, dans la brume et le froid qui saisit la peau, la remontée s’est faite en escaliers, et pas sans douleur, la mer courte de l’Atlantique sud secouant le monocoque. « Ce n’est pas super agréable de faire trois jours de près en se faisant ‘défoncer’, résume Ian Lipinski, surtout quand tu te fais arrêter par le vent et que tu vois les autres faire la route au vent de travers en trois fois moins de temps que toi. Ça n’a pas été la remontée la plus sympa, psychologiquement ».
Champollion, au secours !
« Le vent ? C’est tout le sujet, résume Ian Lipinski. C’est un bon casse-tête chinois que de savoir où passer pour garder de la pression ! On est à l’affût de chaque nouveau fichier météo, en espérant que les nouveaux soient plus sympas que les anciens. On espère aussi qu’ils nous proposent une route qui nous permettrait de ne pas voir le duo de Belgium Ocean Racing revenir sur nous. En bon stratèges, nous devrions nous positionner entre eux et la ligne d’arrivée, mais ça, ça fonctionne quand tu évolues dans les mêmes systèmes météo et que tu ne prends pas des arrêts « buffet » à répétition ». Le fait est que Jonas Gerckens et Corentin Douguet ont embarqué, dès le cap Horn, dans le système météo d’après… et que cet « après » offre des conditions de remontée de l’Atlantique plus véloces. En ce vendredi, à un peu plus d’une semaine de l’arrivée, les deux leaders ont effacé les deux-tiers de leur retard, qui s’établit aujourd’hui à 200 milles.
Antoine Carpentier pose les éléments de stratégie : « On essaie d’anticiper leur trajectoire, de ne pas les laisser partir d’un côté en allant, nous, de l’autre côté. On a des idées sur la météo qui devrait se présenter à nous en fonction des fichiers que nous recevons… mais ils ne sont pas calés. Un coup, ils nous font partir à l’est ; le coup suivant nous intime de longer la côte. C’est actuellement difficile de choisir une route définitive, alors on essaie de ne pas fermer les options. Le hic, c’est que ce n’est pas ainsi qu’on optimise une trajectoire ».
Le tout premier demi-tour
Les 24 dernières heures ont eu tous les vices… et toutes les vertus. La survenue d’une zone de vents mous a généré une situation inédite et forcément insupportable pour les deux marins. Ian Lipinski : « Hier, pour la première fois de notre vie, on a fait volontairement demi-tour ! Un truc de fou. Ça a duré deux heures, c’était n’importe quoi, mais il n’y avait que ça à faire. C’était comme au rugby quand tu dois passer en arrière, accepter de perdre du terrain pour chercher à en regagner un peu plus ».
Côté positif, cette situation a permis au duo de reprendre tout à la fois de la vigueur et de remettre le Class40 Crédit Mutuel en état après la rugueuse descente du Pacifique. « Le bateau a eu quelques bobos qui ne nous handicapent plus, se réjouit Antoine Carpentier. On a profité de l’arrêt « buffet » pour réparer ce qui devait l’être ». Les trois jours de près avaient laissé quelques traces sur les organismes, « car dormir dans les conditions des derniers jours, ce n’est pas de tout repos, s’amuse Antoine. Ce n’est pas la qualité de sommeil qu’on a désormais. Actuellement, on a du vent, contrairement à Jonas et Corentin. Le bateau avance dans le sens des vagues, donc il ne tape pas, mais il glisse. Et dans ce domaine, si la mer n’est pas trop formée, les scows sont des maîtres ».
Dix jours sous haute tension
À une dizaine de jours de l’arrivée (les premières estimations évoquent une arrivée le 15 mars), rien n’est donc joué, pour aucun des concurrents à la victoire. Forcément, le duo de Belgium Ocean Racing – Curium ambitionne de revenir dans le sillage des leaders de cette 5e étape. Un routage les verrait même passer légèrement devant… « mais les logiciels de routage ont des limites, donc on essaie de relativiser, et de limiter la prise de risque. Avec Ian, révèle Antoine, on a même envisagé un instant faire marche arrière pour rejoindre nos concurrents afin d’être sûrs qu’ils ne puissent pas choisir une route que nous ne pourrions pas prendre. Car une fois que tu es dans la molle, tu ne peux plus faire grand-chose ».
« Il nous reste une grande phase pour rejoindre les alizés du sud, prolonge Ian Lipinski. Nous devons négocier avec un front froid permanent, qui donne naissance à des petites dépressions qui longent ce front assez statique qui part de la côte. Une petite dépression va nous concerner. Comme elle est naissante, elle risque d’être rapide, mais elle ne sera pas très bien modélisée. Au moment de l’affronter, comme nous aurons environ 150 milles d’avance sur les autres, cela signifie que nous n’aurons pas le même timing que les autres. C’est ce décalage de situation qui nous embête un peu. Ensuite, à 500-700 milles de l’arrivée, nous entrerons dans la zone des alizés, qui semblent extrêmement perturbés. Ce n’est vraiment pas facile de savoir ce qu’il faut faire ». Les joies de régate…