
À trois ou quatre jours de l’issue de la 5e étape de la Globe40, et après une semaine de régate haletante, le Class40 Crédit Mutuel, leader sans discontinuer, s’est emparé d’une position plus favorable car plus facile à maîtriser. Et si rien n’est joué jusqu’à la ligne – Ian Lipinski et Antoine Carpentier en savent beaucoup à ce propos –, les éléments semblent tourner en leur faveur.
Par ici ou par là-bas ? Il y a sept jours, Ian Lipinski et Antoine Carpentier étaient penchés sur une équation à plusieurs inconnues. Que faire de ce front froid qui venait leur rouler dessus ? Quelle pourrait bien être la meilleure route jusqu’à Recife ? Comment maîtriser l’adversité, plus que jamais pressante dans cette cinquième étape ? Comment conjuguer toutes ces données de l’instant et du futur, ces paramètres objectifs et subjectifs ?
Au prix d’un effort considérable, la solution est venue de la côte. Au prix aussi de l’acceptation du fait que, très prochainement, le Class40 Crédit Mutuel se retrouverait au contact de Belgium Ocean Racing – Curium. Mais puisque Ian Lipinski et Antoine Carpentier avaient la conviction qu’il vaudrait mieux régater au contact plutôt que dans des systèmes météo différents – la différence n’ayant pas joué en leur faveur jusqu’alors – le Class40 Crédit Mutuel a glissé vers l’ouest, par une route rendue laborieuse par un front froid retors. Pour mieux marquer les rivaux à la culotte ? « Niveau stratégie, ce n’était pas si simple, précise Antoine Carpentier. Un marquage signifie que tu te mets entre la concurrence et l’arrivée, mais ça ne marche pas comme ça au large. On aurait fait ça, on serait derrière à l’heure actuelle. Alors, tu fais ta route en tempérant les routages, pour garder l’opportunité de revenir te placer devant tes concurrents. Depuis la zone interdite de Cabo Frio, nous avons navigué plus à l’ouest pour garder de la pression plus longtemps, puis nous avons repris une position plus à l’est, en prévision de la venue des alizés… tout en nous mettant entre eux et la ligne d’arrivée »
Depuis mercredi, donc, à 300 milles au nord de Cabo frio, l’extrémité septentrionale de l’état de Rio de Janeiro, le bateau rouge et blanc a entrepris de glisser au plus près des côtes. Avec seulement 12,4 milles d’écart sur Jonas Gerckens et Corentin Douguet… mais en sa faveur. « Notre avance a bien fondu, mais il faut positiver : on est toujours devant, et ça c’est plutôt bien, disait Ian en milieu de semaine. Il y a dix jours, nos routages et les leurs nous mettaient à vue à notre position actuelle, donc c’est plutôt positif de ne pas les avoir à vue, mais avec un petit matelas ». « Depuis deux jours, c’est un peu plus stable, abonde Antoine Carpentier. On recharge plus nos batteries, avec de bonnes sessions de sommeil en prévision du finish. On commence à bien souffrir de la chaleur en journée, mais les nuits sont hyper agréables. Niveau nourriture, on est bon : on va même pouvoir se lâcher un peu ! Il nous reste des fruits, des apéros sans alcool bien entendu ». Depuis, l’écart s’est creusé, qui tourne aux alentours de 55 milles.
Le point le plus notable est que l’ordre des choses a changé. Depuis quinze jours, en raison de la rotation des vents, la majorité des systèmes couraient de bas en haut, du sud au nord et ils avaient tendance à favoriser les poursuivants. Depuis deux ou trois jours, les phénomènes météo circulent de haut en bas. Cela ne signifie pas que la course est gagnée, mais le leader sera le premier servi si le vent se lève. Et, de fait, le Class40 Crédit Mutuel a réussi à reconstruire un avantage pas encore décisif, mais encourageant.
La journée de jeudi illustre bien ce changement de paradigme. Ian Lipinski raconte : « Nous avons passé une bonne journée avec Antoine, avec beaucoup moins de molle qu’annoncé. Nous nous attendions ce matin à faire du surplace pendant 10 heures, mais finalement nous avons pu progresser, et parfois avec des angles intéressants et inattendus. Les oscillations du vent nous ont écartés de la côte. Nous avons donc regardé avec attention la progression de Belgium Ocean Racing-Curium, resté à terre. Car les cumulus nombreux et joufflus que nous pouvions observer de loin au-dessus de la côte laissaient présager un vent thermique potentiellement très favorable pour monter vers le nord. Finalement, le phénomène a dû être modéré et le gain assez relatif pour les Belges. Nous avons enfin pu retendre un petit peu l’élastique qui semblait ne fonctionner que dans un sens depuis deux semaines. Après beaucoup de stress et de tension, nous pouvons enfin respirer un peu plus sereinement ».
Quand moins, c’est plus Désormais à moins de 600 milles de l’arrivée qui devrait se jouer dimanche soir ou lundi matin, le Class40 Crédit Mutuel se retrouve dans un schéma plus clair, et dans une situation qui offre plus de certitudes que précédemment : « Les 30 milles repris depuis que nos camarades se sont rapprochés au plus près il y a deux jours semblent dérisoires par rapport aux 600 milles qu’ils nous ont repris tout au long de la course. Pourtant, ces 30 milles nous paraissent plus solides que les 600 milles que nous avions. En effet, devant nous, il n’y a plus de phénomènes qui nous promettent de nous arrêter quand le vent pousserait encore très fort nos poursuivants. Après une météo extraordinairement favorable pour Curium depuis deux semaines, Jonas et Corentin ont manqué de chance hier en s’emmêlant la quille dans une ligne de palangre (ensemble de nombreux hameçons accrochés sur un long cordage qui peut se trouver en surface). Ils ont perdu une heure dans cette histoire, de l’énergie… et cette heure de bonus pour nous a probablement compté double. C’est rageant de perdre des milles ainsi, et c’est vraiment une de mes hantises de rentrer dans une ligne de pêche ou un filet dérivant. Cela m’est arrivé deux fois lors de mes Mini-Transats, et ça m’a laissé un souvenir traumatisant ! Attention, rien n’est joué et tant que la ligne n’est pas franchie, tout est encore possible. Donc nous restons vigilants, concentrés et déterminés ».